Chapitre 10 - Le passeur

Chapitre10

En réalité, Orphée n’attendait pas de réponse à cette question. Il était surtout surpris qu'Enliana traîne alors qu’il lui restait si peu de temps pour atteindre son objectif. Pharaon avait sûrement trouvé un moyen afin de lui en faire perdre, l’ingrat ! Ils courraient sur le pont jusqu’au tribunal. Inutile de passer dedans. Rune ne serait pas content de les voir cavaler dans sa salle de jugement. Cela ferait beaucoup trop de bruit, surtout avec l’armure d’Orphée. Ils contournèrent le bâtiment à toute hâte. Markino leur somma de faire moins de bruit, son maître allait être furieux ! Néanmoins les jeunes gens ne lui prêtèrent aucune attention. Ils s'activaient autant que possible. Mais la demi-elfe commença à se fatiguer et à ralentir le pas. « Vite Enliana, on n’a pas le temps de faiblir ! » Elle redoubla d’efforts pendant que sa pâleur s’imposait doucement. Ils arrivèrent au fleuve, le passeur venait de déposer une âme et il s’apprêtait à repartir.

 

« Charon, attends !

Qu’est-ce que le chevalier d’argent pouvait bien lui vouloir ? Le passeur se tourna vers lui.

— Qu’est-ce que tu veux ? C’est qui celle-là ? Je ne l’ai pas amenée ici.

Le pauvre chevalier était tout essouflé et elle aussi.

— Il faut absolument qu’elle franchisse le fleuve et en vitesse.

— Oulah, ne me presse pas comme ça. Je veux bien qu’elle traverse avec moi à partir du moment où elle paie son voyage.

— Mais elle n’a plus le temps pour ça !

— Quoi ?

— Le compte à rebours arrive à sa fin. Amène-là de l’autre côté du fleuve !

— Elle doit payer comme tout le monde.

— Mais c’est le sens inverse !

— Eh bien, raison de plus.

Orphée semblait davantage inquiet par rapport à Enliana. D’ailleurs la demi-elfe resta muette quelques temps. Elle chercha dans son sac et sortit son médaillon.

— Clarilemus me Edravona, prononça-t-elle faiblement. (Le bijou elfique se mit à briller. Cette lueur plaisait beaucoup au passeur tandis qu’Orphée était ébahi par un tel pendentif.) C’est le médaillon de ma mère. Les feuilles et la chaîne sont en argent. La pierre blanche renferme une larme d’Edravona, notre esprit de la lumière. Prononcez la formule « Clarilemus me Edravona » afin de le faire rayonner. Est-ce que ce sera suffisant pour payer le voyage ?

Charon était très intéressé par l’objet magique. Cependant il restait tout de même méfiant.

— Est-ce que ça a une quelconque valeur ?

— Chez les elfes, ce genre de médaillon a une valeur inestimable. Seuls les elfes issus de la royauté possèdent un tel objet.

— Pourquoi en possèdes-tu un alors ? Tu n’es pas noble, si ?

— Ma mère est une princesse elfe. C’est le seul souvenir que j’ai d’elle.

— Valeur pécuniaire et valeur sentimentale ? Ce n’est pas une pièce d’argent mais ça fera l’affaire. Ici cet objet est unique. Embarque donc. Je ramerai le plus vite possible.

— Merci. »

 

Enliana monta dans la barque ; elle se laissa choir sur l’assise. Charon fit voguer son embarcation sous la surveillance d’Orphée. Ce dernier voulait tellement qu’elle arrive à temps. Mais il savait qu’il espérait en vain. Lui aussi devait avoir la possibilité de repartir des enfers avec Eurydice, mais le destin en avait décidé autrement. Par quel subterfuge ? Le chevalier d’argent l’ignorait encore. Il attendit sur la rive afin de s’assurer du résultat. Il fut rejoint par Minos et Eaque. Les trois hommes restèrent silencieux. Charon faisait aller sa barque sans s’arrêter. Il y avait un petit sablier posé juste à côté de lui. Au bout d’un moment, le passeur immobilisa l’embarcation. Enliana, qui observait au loin pour repérer l’autre rive, remarqua que le bateau ralentissait. Intriguée, elle se tourna vers Charon qui avait stoppé son activité.

 

« Qu’est-ce que vous faites ?

— Je suis désolé. Regarde le sablier à mes pieds. (La demi-elfe resta figée pendant quelques secondes. Quel sablier ? Elle baissa la tête et elle le vit, le sable totalement écoulé. Elle eut les yeux larmoyants.) Je n’ai pas le choix, je dois te ramener devant le tribunal. (La demi-elfe ne voulait pas y retourner. Elle se leva et se tourna sur le côté.) Non ! Ne fais pas ça malheureuse ! (Il la rattrapa avant qu’elle ne se jette par-dessus bord.) Tu vas te noyer si tu fais ça, les âmes t’emporteront ! (Elle se débattait furieusement.) Ne fais pas l’idiote ! Eaque m’avait prévenu que tu viendrais. Je ne peux pas revenir bredouille.

— Vous le saviez ?! Vous le saviez tous ! Vous m’avez empêché d’atteindre mon but car vous saviez que je pouvais y arriver ! Vous le saviez ! cria-t-elle en pleurant.

Elle s’effondra au fond de la barque.

— Calme-toi enfin ! Oui, nous le savions tous. Nous savions ce qui arriverait si tu échouais. Allons rassures-toi, Minos n’est pas le plus terrible des trois juges. Enfin je ne crois pas.

— Cet homme est un sadique !

— Oui c’est vrai. Toutefois si tu fais ce qu’il te demande, tu n’as rien à craindre de lui.

— Je ne veux pas être sa servante !

— Bah là t’as plus vraiment le choix en fait. Hadès sait que le temps est écoulé.

— Seulement il ignore si je suis sortie ou pas. Amène-moi vers la porte comme convenu.

— Mais c’est contraire au pacte.

— Je me fiche du pacte ! Je ne peux pas rester ici ! Vous ne comprenez pas. Même si je voulais de Minos, je ne pourrais le servir que pendant une courte durée.

— Pourquoi ça ?

— Je… Je vais mourir ici.

— Toutes les personnes qui viennent ici sont déjà mortes. Je suis désolé, je ne peux pas aller contre le seigneur Hadès.

 

Charon rebroussa chemin. Il n’avait pas compris ce que la demi-elfe venait de lui dire. Enliana se coucha au fond de la barque mais elle avait l’impression que même allongée elle continuait à tomber dans un gouffre. Les larmes ne cessaient de couler. C’était donc ainsi qu’elle allait finir ? La fin du voyage s'annonçait pour elle ? Elle regrettait tellement d’être partie de chez elle. Même si son père était décédé, elle aurait pu reprendre la maison et vivre paisiblement. Ses souvenirs lui firent l’effet d’une lame en plein cœur. Plus tard Orphée vit Charon revenir ; il semblait seul. Avait-elle réussi finalement ? Son sourire s’effaça lorsqu’il vit la demoiselle allongée sur le côté, il était dépité.

 

« Oh non.

— Il est trop tard, constata Minos. (Il tendit la main vers Enliana.) Allez viens avec moi ma belle. (Mais elle ne réagissait pas.) Allons, n’aie pas peur, tout ira bien.

— Qui est Eaque ?

—C’est moi.

La demoiselle brava sa faiblesse afin de le regarder en face. Elle murmura sa formule de guérison pour recouvrer un minimum de force. Elle retrouva un teint assez convenable, mais elle remarqua que la formule avait moins bien fonctionné comparé à la fois précédente. Ce lieu aura vraiment raison d’elle un jour. Elle se leva, enjamba la barque et descendit. Le juge aux cheveux bleus s’avança pour tenter de savoir ce que la demi-elfe lui voulait. Toutefois il fut accueilli avec une gifle en plein visage. Il la dévisagea furieusement mais elle lui rendit son regard noir. Elle le pointa du doigt, Eaque ne vit sur son visage que du dégoût.

— C’est votre faute si je suis condamnée.

— Je te ferai payer cet affront !

— Allons calme-toi Eaque, fit le Griffon. La demoiselle est juste sous le choc. Enliana, sois gentille avec un supérieur et il te le rendra. En attendant tu es désormais à mon service.

— Pourrais-je savoir ce que vous comptez faire de moi, Minos ?

— Dorénavant, pour toi c’est « Seigneur Minos » tout comme c’est « Seigneur Eaque » et « Seigneur Rhadamanthe ». Quant à savoir ce que je pense faire de toi, je vais y réfléchir en chemin. Mais avant, présente tes excuses au Seigneur Eaque pour l’avoir humilié comme tu l’as fait. (La demi-elfe resta muette.) Enliana, tu ne voudrais pas que je lui accorde le droit de te corriger ? J’ignore comment il le fera mais je ne m’y opposerai pas. Alors je ne te le demanderai pas une troisième fois.

— Dans ce cas il me corrigera comme il le souhaite, s’entêta la jeune femme.

— Je ne sais pas si tu es au courant mais l’interdiction d’Hadès sur le fait qu’on ne puisse pas te faire de mal ne tient plus, intimida Eaque en la regardant droit dans les yeux. Alors ? Ces excuses, ça vient ?

Rien à faire, la demi-elfe résistait à l’intimidation du juge. Fortement agacé par son insolence, il lui saisit le bras gauche. Il s’assit sur le bord de la barque et l’installa à plat ventre sur ses cuisses.

— Qu’est-ce que vous faites ?! (Il releva sa jupe et lui arracha la culotte.) Mais ça va pas la tête ?! cria-t-elle en tentant de se redresser.

Seulement le bras du juge l’empêchait de se défaire.

— Tu as de jolies fesses, cependant elles sont un peu pâles. On va leur rendre un peu de couleur, ajouta-t-il en levant la main. (Orphée voulut intervenir mais Minos lui fit barrage. Une énorme feuille brune surgit du sol, préservant ainsi les deux personnes des regards indiscrets.) Qu’est-ce que c’est que ça ?! Tu crois que cette feuille m’empêchera de t’humilier devant tous ? Tu vas l’avoir ta fessée !

Le juge frappa à plusieurs reprises tandis que la demi-elfe s’efforçait de ne pas crier. Elle ne lui aurait pas fait ce plaisir, il jubilait assez selon elle.

— Ça suffit ! somma le chevalier de la Lyre. Elle a compris, arrête ça !

— Mêle-toi de ce qui te regarde, Orphée. J’ai pris soin de ne pas abîmer son beau visage, qu’elle s’estime heureuse. Elle pourra encore plaire à bien des hommes, fit-il en la jetant à terre. Il faut qu’on rentrer à Giudecca maintenant. Retourne dans ton champ de fleurs, retrouve Eurydice et mêles-toi de tes affaires. »

 

Le chevalier d’argent ne pouvait répliquer. Alors le juge s’en alla, satisfait de la correction qu’il venait d’infliger. Enliana se releva, replaçant sa jupe convenablement. Charon détourna le regard lorsqu’elle tourna la tête vers lui. Il devinait des yeux accusateurs sur le visage de celle-ci. Il était le seul à avoir vu facilement sa punition. Minos ordonna à la demoiselle de venir avec lui. Elle s’avança tout en observant la grande feuille qu’elle avait fait apparaître.

 

« Je suis navré, Minos m’a empêché de te défendre. (La demi-elfe ne répondit pas, elle était plutôt absorbée par l’aspect de la lame végétale.) Qu’est-ce qu’il y a ? Ce n’est pas toi qui as fait surgir cette feuille ?

— Si. C’était suffisamment embarrassant pour moi. Seulement elle devrait être verte et bien solide, pas brune et fragile.

— On dirait une feuille d’automne.

— Fini de jacasser ! Enliana ! Nous devons y aller. Faut-il que je te traîne jusqu’à Tolomea ?!

— J’arrive tout de suite. »

 

La demi-elfe suivit le juge sans protester. Elle ne voulait pas subir une deuxième correction. Ne pouvant plus rien faire pour elle, Orphée retourna au jardin de fleurs. Ce détail inquiéta énormément Enliana. Si elle parvenait à cacher son état aux yeux des autres, ses feuilles ne pouvaient que révéler la vérité. La jeune femme mourait silencieusement. Toutefois malgré sa couleur et sa fragilité, la feuille était toujours vivante. Combien de temps Enliana pourra-t-elle encore tenir ?

Date de dernière mise à jour : 2020-08-19

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